Singe carnivore

Aux commencements étaient la vie, la mort, la bête ; puis l’homme dans tout cela : mourant, vivant, survivant à côté des bêtes, dévorant les bêtes et les regardant mourir ou survivre comme lui, apprenant avec elles la lutte au quotidien et le bonheur de vivre. « Aux commencements » est un tableau en clair-obscur, mi-romantique, mi-impressionniste, où nous nous figurons les contemporains et successeurs de Lucy dans les plaines de l’Est africain, égarés au milieu des grands cycles de la prédation sauvage. Rongeur de racines et déjà carnassier, l’homme des premiers âges ne paraît guère ici très distinct des autres prédateurs de la savane, qui chassent groupés et meurent solitaires. Son quotidien, sa vie sociale, durant un, deux ou trois millions d’années, y semblent régis par la stricte loi darwinienne de la survie dont l’unique principe est l’efficacité. D’un côté, l’apprentissage du terrain, la tactique et la communication du groupe de chasse, les techniques acquises au hasard et gérées par l’intelligence commune – outils, armes, maîtrise du feu -, puis le partage du butin, la jouissance de la réussite et sa frénésie collective… D’un autre, ce prédateur bipède, en terrain souvent découvert, qui sait d’instinct qu’il est la proie d’autres prédateurs plus redoutables que lui – grands félins, hyènes au sud, et ours, loups, quand il s’aventurera plus au nord - qui ne lui laisseront aucune chance s’il oublie de se tenir debout, vigile permanent et prompt à la fuite. Si ce tableau se trouble sous la pesante présence solaire éthiopienne, si l’image frémit à l’approche du beau mais inquiétant silence crépusculaire, une certitude nous vient : l’existence d’un pré-humain ou humain, dans ce réseau complexe de prédation, qui lui conférera le double regard qu’il portera sur les animaux, d’un côté convoitise du gibier et terreur face à la bête ; de l’autre, éblouissement devant la nature vivante, dont le lion, la girafe, l’oiseau, l’insecte, le reptile, le poisson et mille autres espèces sont les sujets et les acteurs…
Parce que partout, dans cet univers si peu cloisonné, l’animal semble chez lui : parce que ce sont les bêtes qui en sont les maîtres et que dans cette foisonnante diversité, l’homme cherche modestement à trouver sa place. Prédateur craintif et exalté, dans l’ici et maintenant, cet homme encore fruste, face à un vaste spectacle dont il cherche à établir le casting ; animaux dangereux ou farouches d’un côté, comestibles ou indigestes, de l’autre merveilleux ou laids, nobles ou ignobles, rapides ou immobiles comme la pierre ; les piquants ou les mordants, les hurlants ou les silencieux, les diurnes ou les nocturnes, les malodorants ou les séduisants, les rares ou les pléthoriques, à forme simple ou bizarre, les rampants ou les sautants, les volants ou les nageants, etc.
L’esquisse ainsi faite, on conviendra facilement que l’animal en tant que tel n’existe pas et qu’il ne sera une fiction distincte de l’homme que bien plus tard ; dans cet univers multiforme et multifonctionnel, il n’y a que des êtres animés, bien distincts du monde minéral ou végétal (sans doute assez proches de tout ce qui représente le mouvement et la transformation dans la nature : éclair, rivière, nuage…) ; une multiplicité d’espèces dans leur infinie diversité – dont l’inventaire n’est pas encore achevé – et dans laquelle l’homme est, à l’instar somme toute de chacune des autres formes vivantes, à la fois acteur et spectateur d’un destin collectif : admiratif, effaré, fuyard ou agressif. Tant pis si ses premières classifications sont instables, échappent à la logique des scientifiques et se rapprochent plutôt des analogies poétiques : elles seront nécessaires à la vie, à la survie et permettront aux hominidés, aux hominiens, puis aux hommes d’obtenir un premier rôle modeste dans cette superproduction qui les dépasse.

Observons à présent quelques scènes proposées par nos scientifiques : peu éloignées de l’iconographie biblique (sauf quand il s’agit d’esquisser la morphologie humaine), elles tiennent toujours un peu du jardin d’Éden ; pourtant, à observer la savane africaine d’un peu plus près, dans la grande chaîne écologique de la prédation, l’espèce humaine y serait plutôt du côté du pleutre chacal que du royal félin : plutôt cueilleur (le mot est utilisé par les spécialistes pour le ramassage végétal et pour les gros insectes, araignées ou mollusques), voire charognard dans les bons jours, attendant son tour entre la hyène et le vautour devant les restes d’une proie… Tirant le bilan des fouilles du site de Sterkfontein en Afrique du Sud, D. Helmer insiste sur le fait que les Australopithèques, qui ne sont pas encore d’authentiques chasseurs, ont pu ainsi « prélever la viande sur des carcasses d’animaux tués par les grands carnivores… » (La Domestication des animaux par les hommes préhistoriques, 1992). À l’inverse, Jane Goodall montre que les chimpanzés peuvent être à l’occasion de redoutables chasseurs mangeurs de viande (Nous sommes ce que nous mangeons, 2008).
Il est certain en tout cas que ces « presqu’humains » mettent à mal l’orgueil convenu de ceux qui, il y a un siècle à peine, rêvaient l’homme des origines dans de grandes chasses épiques (qui eurent lieu c’est vrai, mais beaucoup plus tard) : craintifs, jouets du hasard, grimpant encore autant que possible dans les arbres des plaines africaines, peu sécurisés (surtout quand on sait que les bêtes féroces peuvent grimper elles aussi…), réveillés violemment par les éléphants qui bousculent les troncs les plus maigres comme des roseaux… On le voit, notre plus lointain ancêtre ne semble encore guère d’humeur à faire du monde un rêve romantique et un jardin d’Éden pour omnivores. Mais il y parviendra pourtant lentement, très lentement, à force d’opportunisme, d’une puissante et collective volonté de survie et, enfin, d’intelligence, savourant sans doute de grands moments de jouissance festive, exténué et peut-être heureux, bien à sa place dans sa modeste niche écologique qu’il parvient à sécuriser de mieux en mieux ; sa relation évolutive aux bêtes, lentement mais sûrement, peut se saisir ici, parallèlement à la réalisation de nouvelles techniques de chasse et la maîtrise du feu, géniale protection contre les angoisses nocturnes… Et c’est l’archéologie qui nous permet de percevoir la portée de cette longue suite de micro-événements : ici, dans le confort d’un creux ou le long d’une falaise à peu près solide ; là, sur un minuscule îlot végétal au milieu d’un point d’eau bourbeux qui croît et décroît au fil des saisons… Niche précaire, hasardeuse encore, mais suffisante pour permettre à l’une de ces espèces proto-humaines de traverser l’inflexible gestation de la sélection darwinienne. Et c’est au fil de cette très longue durée préhistorique que va émerger celui qui accède au titre de genre Homo (ergaster, erectus), celui qui se donne un rôle de composition dans la profusion des primates antédiluviens : de cueilleur et charognard il est devenu chasseur ; d’humble bipède il devient maître du feu. Au fil de micro-évolutions dont nous peinons encore à concevoir la portée aujourd’hui, des préhistoriens décèlent ponctuellement « un profond changement des techniques de chasse », qui passent « de la simple poursuite des proies les plus faciles (animaux très jeunes ou très âgés) au piégeage méthodique des éléments jeunes-adultes… » (Klein).
Ainsi, on l’aura compris, le genre humain - le vrai ! enfin - naît d’abord comme « pulsionnellement » cynégétique, parce qu’il s’invente dans et par la chasse et ce, non seulement à cause de ses outils-armes fabriqués avec de plus en plus de précision et de rentabilité, mais parce qu’ils permettent de tuer à distance, de développer des méthodes d’approche plus subtiles et bientôt d’élaborer des stratégies complexes d’encerclement. Chasser l’animal aquatique (poisson, crocodile) au harpon, au gourdin, ou le petit gibier (oiseau, lièvre, chien de prairie) reste une opération compliquée et souvent solitaire ; alors que l’attaque de proies plus volumineuses et rapides (gnous, zèbres), ou plus dangereuses comme les phacochères ou les éléphants, nécessite une organisation sophistiquée afin de gérer les longues poursuites, une communication précise (par cris modulés ou langage gestuel), des techniques d’encerclement, le contrôle des courants odorants, la pose de pièges sur le parcours des proies (groupes migrateurs ou à la recherche de points d’eau) et enfin l’affrontement final, brutal s’il en est face à la bête traquée ou blessée… Si, dans cette présentation sommaire des premiers groupes de chasseurs, on a le sentiment que c’est tout à la fois le langage qui s’élabore (cris, gestes), la pensée collective (tactique, voire stratégique) et la précision technique (armes d’attaque, pièges, outils de débitage), la différence avec certaines compétences animales n’est toujours pas pourtant encore nettement marquée ; hormis cette petite particularité du génie humain, qui consiste à opérer une synthèse entre la chasse en meute des loups et la pratique des premiers outils façon chimpanzé.
Imaginons maintenant la suite de notre partie de chasse, histoire de bien saisir le processus d’hominisation qui se trame dans cette encore lointaine origine d’un monde que nous maîtrisons maintenant assez bien : le transport du gibier jusqu’au camp, le partage de la viande et des trophées, sa gestion communautaire, l’ivresse d’une nourriture abondante et, peut-être (risquons l’hypothèse), la consécration aux premiers dieux, aux esprits, et à la chance en tout cas !
Le deuxième événement fondamental qui va (sinon intellectuellement, du moins matériellement) distinguer l’espèce humaine du reste du vivant, c’est la maîtrise du feu. Certes, à ce stade, l’homme est loin d’être le maître de la nature qu’il deviendra, mais il est à coup sûr le maître du feu. Cette expression renvoie à un tas de choses connues que nous nous contenterons d’énumérer : en plus du fait, par exemple, que le feu permettra d’améliorer la chasse (rabattage des proies, durcissement des pointes de bois et d’os) ; en maintenant les fauves à distance la nuit, il autorisera un sommeil plus réparateur, physiquement et mentalement (cycles du sommeil profond et du sommeil paradoxal) ; il va enfin, par la cuisson des aliments, élargir la palette du comestible (tubercules et chairs trop dures) et surtout la destruction opportune des parasites les plus divers (les préhistoriens associent cet événement au développement démographique de l’homo erectus).

Mais on retiendra surtout ici le fait que, l’ayant collecté, chapardé, chassé, consommé cru ou cuit, l’homme mange de l’animal, ce qui le définit d’emblée au sein des primates comme un « singe carnivore ». Par un apport protéique plus riche, la viande permet ainsi de consacrer moins de temps à la recherche de nourriture, offrant même aux hommes ce grand luxe d’être totalement opportunistes en matière alimentaire : omnivores comme les chiens, les rats ou les cochons, consommant au hasard, selon ses possibilités ou ses goûts, fruits, tubercules, insectes, larves « et toute espèce vivante » nous disent les archéologues. Ainsi, sur le site de Zhoukoudian, « le tableau de chasse de l’homme préhistorique est particulièrement impressionnant : on y a mangé de l’éléphant, deux sortes de rhinocéros, du bison, du buffle, du cheval, du sanglier, du chevreuil, de l’antilope, du mouton, des carnivores comme le Machairodus, du léopard ou de l’ours des cavernes et une très grande hyène… » (Hélène Roche, in Jean Guilaine, La Préhistoire d’un continent à l’autre, 1989). Notre tableau d’ensemble se présente donc maintenant sous la forme d’une esquisse un peu plus précise : si l’homme peut éprouver devant la nature de forts moments d’émotions (peurs mêlées d’extases et de jouissances), dès lors qu’il s’agit pour lui de se nourrir, il ne fait pas vraiment de sentiments.
Nous entrevoyons du même coup notre modeste contribution à la réflexion anthropologique : introduire à cette relation polyvalente de l’homme avec l’ensemble de l’univers zoologique, vécu sous le double signe de l’immanence et du mystère. Réserve alimentaire d’un côté et réservoir imaginaire de l’autre, le monde des animaux sera en cela pour l’homme bien différent du monde végétal où il puise pourtant aussi, une immense part (et souvent l’essentiel) de sa subsistance. La bête, elle, sera désirée : comme comestible et comme quelque chose d’autre ; à la fois considérée comme une chose et vénérée comme un être… Cette appropriation culturelle (pratique, rituelle, mentale) de l’animal permettra de comprendre somme toute le fait que l’on éprouve aujourd’hui tant de difficultés à saisir des éléments apparemment simples comme la classification des espèces en termes de valeur dans certaines sociétés : la valorisation du scarabée ou du loup ici, la mythologie de l’araignée ou de la tortue là. Parce qu’en plus des mille petits événements réels et imaginaires qui vont participer de la différenciation culturelle des sociétés humaines, les espèces animales, d’abord plutôt égales face à l’estomac humain, auront déjà pénétré les profondeurs de son inconscient, de ses cauchemars et de ses rêves.



Site réalisé par Scup | avec Spip | Espace privé | Ecrire à Michel Narbonne | Arts plastiques : archeo-surrealisme.com | Littérature : michelnarbonne.com