Préface

Penser notre monde contemporain à partir de sa relation à la bête, tel est notamment le projet de l’auteur de ce livre : face, en effet, au rouleau compresseur du productivisme, les bouleversements critiques de l’écologie et la «  virtualisation contrôlée de notre imaginaire zoomorphique  » (animaux «  domestiques  », cinéma, jouets ou publicité…), que valent encore aujourd’hui les litanies des chefs indiens et la sagesse nostalgique des écrivains africains ? Car plus la bête est partout, plus on a le sentiment qu’elle n’est nulle part en tant que telle…

Au fil du temps, on le sait, les grands bouleversements écologiques ont toujours existé (la chasse préhistorique, la «  maîtrise  » néolithique, etc.) et l’animal y fut peut-être toujours autant sujet qu’objet d’opérations imaginaires (peintures pariétales, sacrifices magico-religieux, collections naturalistes et frénésie taxidermiste…) ; mais, depuis la période révolutionnaire du XVIIIe siècle, ces «  prises en charges  » eurent un parfum plus dramatisé, plus politique : pouvait-on en effet continuer à rêver de «  libérer  » les esclaves, les femmes ou les fous, et s’arrêter comme cela, au milieu du gué de la Création ? Allait-on devoir imaginer des armées de petits Tarzan pour protéger ce qui restait d’une misérable faune sauvage ? jusqu’où l’homme et sa science allaient-ils pouvoir «  bricoler  » les bêtes pour en faire ces choses idéales destinées à l’agrément, au labo ou à l’abattoir ?… Et, par-delà toute cette «  horreur zoologique  » dont notre regard cherche à se détourner, c’est au destin même des hommes que nous renvoie cette histoire particulière : jusqu’où la science s’autorisera-t-elle manipulations et clonages ? Jusqu’où pourrons-nous supporter la destruction de notre biosphère ? Jusqu’où notre résignation face à l’insécurité alimentaire des hommes ?… Toutes ces questions qui ont pu, à un moment ou à un autre, regarder du côté de la seule défense des animaux, concerne dès lors la défense de l’humain : hommes et bêtes solidairement. Dans la nouvelle conquête - celle d’une meilleure maîtrise de l’avenir de notre planète - la question zoologique finit par apparaître comme l’un des éléments porteurs de sens les plus forts.

Comme thème d’actualité et d’urgence, ce modeste parcours ne serait pourtant pas très original s’il ne débouchait sur l’appréhension d’une autre belle figure inconsciente : plus la figure zoomorphique semble omniprésente, parfois excessive, plus nous éloignons la bête de la réalité : de la sienne comme de la nôtre. D’où la nécessité de remonter aux commencements de l’histoire de cette complicité perdue, dorénavant vécue sous l’angle d’une nostalgie souvent propre à l’émotionnel ou l’irrationnel (débats sur la chasse, la corrida, la vivisection…). Dès lors, manière toute personnelle d’inverser l’ancienne proposition de Buffon, l’auteur de ce livre pourra penser qu’il a fait de sa petite histoire «  particulière  », la part d’une réflexion un peu plus «  universelle  ».



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